Sur l'un de mes lieux d'intervention je croise une personne que nous appellerons Anne*: elle a l'air épuisée. Sur le ton de la plaisanterie, je lui demande quand elle compte prendre des vacances. Ce à quoi elle me répond que précisément... elle en revient! Les vacances ont-elles été fatigantes? Pas le moins du monde m'assure-t-elle. Mais alors, d'où lui vient cet épuisement manifeste, qu'elle ne conteste d'ailleurs pas une seconde?
La réponse est on ne peut plus simple: "Ça tombe bien que tu reviennes: on t'attendait!" s'exclame-t-on à l'instant où Anne a franchi la porte de son bureau au retour des vacances. Immédiatement, la pile de dossiers accumulés durant le temps de vacances vient annuler le travail patient de déstockage réalisé avant de partir en vacances. Rien ne s'arrête donc, et pour Anne, partir en vacances est devenu une sorte de "crédit au travail": il faut rembourser ce que l'on a mis de côté le temps des vacances. Comme s'il fallait rattraper une sorte de retard accumulé durant le temps de repos.
Anne a le statut d'experte dans son travail. Elle est indispensable au bon fonctionnement de son service, et elle est reconnue pour cela. On pourrait penser que cette reconnaissance qui manque tant dans nombre d'entreprise serait une source de satisfaction au travail. Mais dans le cas d'Anne, on sent bien aussi à quel point cette reconnaissance est pesante tant elle est confondue avec une charge de travail non transférable et qui ne peut que s'accumuler. Impossible de laisser un travail et de le retrouver en l'état au retour des vacances! L'expertise d'Anne n'a pas pour but d'avancer et de construire quelque chose, mais seulement de lutter contre la déferlante incessante des dossiers.
Le temps des vacances ne remplit alors plus qu'une faible fonction de mise à distance et non plus celle de régénération bénéfique qui ouvre de nouvelles perspectives et permet pour un expert de laisser murir silencieusement dans le temps du repos de nouvelles idées. Incapables de remplacer l'expert durant son absence, ses collègues en sont réduits à déposer les dossiers en souffrance sur son bureau et attendre son retour.
"Entre, on t'attendait". Et voilà deux semaines de vacances qui s'évaporent!
* les noms sont fictifs.

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